Santé

Laurent, l’homme derrière la mobilisation des infirmiers

Face au silence de la ministre de la Santé, les infirmiers appellent les candidats à la présidentielle à prendre des mesures pour améliorer leurs conditions de travail. Entretien avec Laurent d’InfirmieReporteR qui a lancé une pétition de soutien soutenue par plus de 37 000 personnes.

Pourquoi avoir lancé cette pétition ?

Devenir Infirmier Diplômé d’État est une reconversion professionelle pour moi. Auparavant je travaillais dans les médias et la communication qui est un secteur d’activité ultra compétitif où l’on abuse de vous professionnellement. J’ai voulu faire ce métier pour redonner du sens à ma vie. Imaginez ma surprise quand j’ai pris conscience de la maltraitance institutionnelle que subissent les soignants au quotidien. Au point de se suicider.

Dans le même temps, un personnage d’infirmière a rencontré un véritable succès public avec la série NINA diffusée sur France 2. Ça aurait pu être une réussite mais la majorité des infirmier.e.s qui l’a regardé y a vu une caricature grossière, présentant un univers édulcoré dans lequel le personnage de Nina est plus un médecin frustré qu’une infirmière, avec des compétences complètement à côté de la plaque. Ce fossé des représentations de l’infirmier.e m’a donné envie de commencer par interpeller les 3 millions de téléspectateurs de NINA, puis de l’étendre à tous les internautes.

Inscrire la pétition dans la campagne « Changez 2017 » m’a semblé une excellente occasion d’interpeller celle ou celui qui décidera de la prochaine politique de santé.

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Que demandez-vous exactement ?

Je demande aux candidats à l’élection présidentielle :
Qu’ils désignent notre interlocuteur : comme je l’ai indiqué dans une mise à jour de la pétition, nous n’avons plus de temps à perdre.
Pour commencer, nous n’avons pas besoin d’un interlocuteur de complaisance comme prochain Ministre de la Santé. C’est inédit mais je propose que les candidats à la Présidentielle désignent immédiatement la personne qui va porter leur projet Santé.
Que leur projet soit cohérent avec la personne qu’il nomme : si le Ministère de la Santé n’est là que pour remercier un fidèle, cela ne nous intéresse pas.
Qu’ils nous lisent : pour être cohérents, les candidats doivent montrer qu’ils sont capables de lire les commentaires laissés par les patients et les soignants sous la pétition #SoigneEtTaisToi ou sur la vidéo de Sabrina Ali Benali. Parce qu’il y a dedans des vérités dont ils doivent prendre acte pour ne plus avoir l’opportunité de prétendre que la situation s’améliore alors que des infirmiers meurent.
Qu’ils nous écoutent : nous sommes le Soin. Nous avons des organisations syndicales et des associations professionnelles qui nous défendent depuis des années et qui se sont rassemblées autour d’un texte commun. Ils ont l’expérience du terrain et de la négociation avec les pouvoirs publics et ont formalisé des revendications légitimes que je rappelle ici :
• Sécurisation de notre exercice quel que soit notre secteur d’activité.
• Amélioration des conditions d’exercice pour garantir la qualité et la sécurité des soins.
• Suppression de l’ordonnance n°2017-50 du 19 janvier 2017 relative à la reconnaissance des qualifications professionnelles dans le domaine de la santé.
• Finalisation des travaux concernant la pratique avancée.
• Réactualisation du décret d’actes et d’exercice infirmier de 2004.
• Amélioration des conditions de formation des étudiants en soins infirmiers et réingénierie des formations professionnelles.
• Reconnaissance des compétences des infirmières libérales.
• Revalorisation financière en adéquation avec nos niveaux d’études, de compétences et de responsabilités.
Qu’ils prennent leurs responsabilités en choisissant de défendre des colonnes de chiffres qui finissent par coûter de d’argent et des vies ou en inversant le démantèlement programmé par leurs prédécesseurs en faisant revenir l’humain dans le Soin.

Pourquoi pensez-vous que la mobilisation citoyenne peut être utile à votre combat ?

Dans un monde médiatique où seuls ceux dont les propos sont suivis de manière massive peuvent se faire entendre, la mobilisation citoyenne est notre dernier recours. Cependant on l’a vu, même des mouvements comme Nuit Debout finissent par s’essouffler. La manifestation du 24 janvier a eu le plus grand mal à mobiliser des infirmiers, en partie c’est vrai par des taux d’assignation des personnels plus élevés que d’habitude. A mon sens, la ligne de front est ailleurs. Je suis actif sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années notamment sur Twitter avec InfirmieReporteR et je suis persuadé que la mobilisation numérique des uns (les internautes) peut pousser les autres (les pouvoirs publics) à réagir. C’est la raison pour laquelle j’ai lancé la pétition le 8 novembre dernier sur Change.org.

Quelles sont les prochaines étapes de votre campagne ?

J’ai commencé à solliciter des artistes autour de moi, rencontrés lorsque je travaillais à la télévision et dans les médias. J’ai souhaité leur faire lire des extraits des commentaires de patients et de soignants qui ont été laissés sous la pétition. Plusieurs de ces vidéos ont déjà été diffusées et j’espère que d’autres artistes me solliciteront sur la page facebook d’InfirmieReporteR pour faire entendre les voix de ceux qui soignent et de ceux qui ont été soignés.

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Avez-vous toujours été militant ?

J’ai toujours défendu les causes qui me sont chères. Mon premier court-métrage qui s’intitule «Une sur Dix » parle de la violence conjugale. J’ai été secouriste à la Croix-Rouge française pendant de nombreuses années. C’est d’ailleurs ce qui m’a amené un jour à me dire que j’aurais peut-être ma place à l’hôpital pour mettre en pratique les valeurs du Soin.

Nous sommes à 3 mois seulement de l’élection présidentielle. Quel message voulez-vous envoyer aux candidats sur la question de la dégradation des conditions de travail des infirmiers ?

Si nous nous sommes tus tout ce temps c’est parce que nous étions trop occupés à tenter de soigner les patients. Mais nous sommes arrivés à un point de non retour où nos collègues sont brisés par l’absurdité d’un système qui nous fait passer plus de temps à tracer des soins sur un ordinateur qu’à les réaliser. Et les soignants de devenir patients à leur tour.

Lorsque nous avons commencé à dire nos maux, on a fait semblant de ne pas nous entendre. On a proposé des formations de management à nos cadres, on a ouvert une ligne d’écoute pour notre détresse tout en bradant nos diplômes en faisant passer des lois pour faire entrer de la main d’oeuvre moins qualifiée. Et la grippe de révéler la cécité volontaire de nos dirigeants.

Nous avons commencé à crier avec les patients, dans la rue, sur les réseaux sociaux, et le bilan de ces 5 dernières années a été jugé satisfaisant par notre Ministre de tutelle. Et les suicides de continuer de s’accumuler.

Prenez garde que nous ne nous mettions à hurler nos conditions de travail, car vous ne vous relèveriez pas de la honte d’avoir été les nouveaux collaborateurs de notre, de votre mise à mort. Et nos oreilles attentives à présent de vous écouter.

Auriez-vous un conseil à donner aux personnes qui souhaiteraient lancer une pétition ?

La clarté et la synthèse (dont je manque cruellement) et l’interaction avec les signataires sont certainement des qualités qui permettront à une pétition de se développer. Il faut accepter aussi d’être parfois mal compris. Visiblement l’humour (dont je manque aussi parfois) est la meilleure façon de solliciter l’intérêt des internautes.

 

Written by
Aminata Dembele
février 8, 2017 5:32